Comment un secteur a t-il été amené à prendre sa destinée en main ou une brève épopée de l’acier moulé

Par Olivier Boudot

La première fois que j’ai rencontré Marc Genot, j’avais treize ans. J’étais au lycée avec son fils Martin, qui est devenu un ami et l’est resté depuis. Ses parents habitant à Montbéliard, il était interne à Paris où nous fréquentions tous les deux le même lycée. Régulièrement nous nous retrouvions pendant les vacances à Montbéliard, dans une maison très lumineuse, construite par un disciple de Le Corbusier. Le jardin pentu finissait sur un parapet surplombant un verger broussailleux. Par un sentier serpentant entre de grands arbres sombres nous pouvions rejoindre la maison de sa grand-mère. La nuit, je n’étais guère rassuré dans ce petit passage.
Monsieur Genot revenait habituellement déjeuner chez lui, arrivant de son travail peu avant 13 heures, à l’heure du jeu des mille francs que nous entendions de loin pendant que nous vaquions à différentes occupations. Je savais qu’il dirigeait une usine, sans que cela me parle outre mesure. Par contre, j’avais été à l’époque très frappé par le fait suivant : je suis, du côté de mon père, issu d’une famille franc-comtoise. Militaire de carrière, mon grand-père vivait à Belfort, au 11 Faubourg des Ancêtres. Il y passait ses vieux jours en compagnie de son chien de chasse avec lequel il se montrait moins bourru qu’avec sa fille Nicole, vivant auprès de lui. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à l’hôpital. Il n’avait plus que quelques semaines à vivre et j’avais fait le détour avant de me rendre chez Martin. Je conversais avec Nicole, jetant un œil sur mon grand-père, vieux monsieur décharné, guère causant. J’évoquais le nom de la famille maternelle de Martin, fort connue dans la région car dynastie de grands industriels. « Tu entends, papa, il va chez les V., » s’écria ma tante qui le répéta deux fois, laissant couler le nom sur sa langue comme s’il avait une saveur particulière. Allongé en silence, lui ne répondait rien. Ainsi était la petite bourgeoisie provinciale, transmettant de génération en génération une hiérarchie du monde fondée sur des réputations, des fortunes, parfois des scandales. La réalité ne frappait que peu à sa porte, sinon sous une forme fantasmée, un monde de représentations, de mythes et de symboles. Je ressentis de mon côté la puissance d’un monde qui m’était peu familier, celui de la grande industrie.

Bien des années plus tard, lorsque j’ai eu l’idée de créer Mémoires d’Hommes, Histoires d’Entreprises, j’en ai tout naturellement parlé à Marc Genot. « C’est une très bonne idée, » m’a t-il dit. Il pensa à une entreprise de son groupe de fonderies, dont il savait qu’elle avait une histoire forte. Il s’agissait de La Mancelle de Fonderie. L’entreprise avait été fondée par une branche de la famille Bollée, d’anciens fondeurs de cloche. Plus tard, viendrait le livre sur l’usine de Sainte-Suzanne, le berceau du groupe AFE. Mon projet prenait corps. Les épisodes que je mets en ligne sur ce blog sont issus pour partie du livre sur Sainte-Suzanne “ L’Amérique sur un Plateau, FWF, une odyssée de l’acier ”, pour partie de propos recueillis auprès de Marc Genot, pour partie enfin d’archives et de légendes familiales. Ils dévoilent le cheminement singulier et unique qui conduisit un secteur à prendre en charge lui-même sa restructuration. Au centre du jeu, un Etat dont les décisions laissent parfois songeur.

1er épisode Les Origines

Au début du vingtième siècle, dans le pays comtois de Montbéliard, voisinent deux fonderies, distantes de quelques kilomètres. A Sainte-Suzanne, André Leroy, bon vivant doté d’un fort tempérament, dirige depuis 1919 la fonderie A.Leroy. A Colombier-Fontaine, une ancienne fonderie Peugeot a été reprise cette même année 1919 par André Maître, homme de haute moralité : dans l’ancien duché protestant de Wurtemberg, cet héritier d’une famille de maîtres de forges pense à l’édification de la population. L’église construite sous l’égide de la fonderie est inscrite à l’actif du bilan de sa société, la SMC ! Les deux dirigeants se détestent cordialement et les anecdotes les plus savoureuses circulent sur leur relation. On raconte par exemple qu’André Leroy, qui était petit de taille monta un jour sur une échelle pour gifler son rival. Les salariés suivent l’exemple des patrons : lorsque les fondeurs d’A.Leroy se trouvent à l’avant d’un car, ceux de la SMC restent à l’arrière.

Deux générations plus tard, les petits-fils sont aux commandes, Marc Genot pour Sainte-Suzanne, Jean de Boisfleury pour SMC. Docteur ingénieur, le premier possède l’enthousiasme de la jeunesse. Il est entré en 1963 à l’âge de vingt-six ans dans la fonderie familiale dans laquelle il a gravi très rapidement les échelons. Le second, qui occupe alors le poste de directeur général de la SMC, a conscience de la difficulté de survivre à terme dans un secteur sinistré : à l’époque, il y a en France environ 90 fonderies de moulage, Sainte-Suzanne et Colombiers Fontaine se situant toutes deux aux alentours de la septième place, avec environ 250 salariés chacune. En dépit de l’inimitié entre les familles, Jean de Boisfleury contacte Marc Genot. Il est vrai que celui-ci a eu le bon goût d’épouser une jeune fille apparentée aux Maître : « Maintenant que vous êtes fréquentable, ne pourrions nous pas fusionner », lui demande Jean de Boisfleury ? Les modalités du partage sont confiées aux instances de la profession qui se met au travail. Expert de la fiduciaire attaché au centre technique des industries de la fonderie, Monsieur Chatelain déambule dans les usines remplissant son petit carnet de milliers de chiffres. Marc Genot : « Les conclusions de la profession donnèrent la majorité des parts à Sainte-Suzanne, peut-être parce que les problèmes d’héritage étaient plus compliqués à la SMC. La loi sur les sociétés de 1966 (décret d’application du 24 mars 1967) permit d’offrir la présidence du conseil de surveillance à Jean de Boisfleury, Gérard Maître étant nommé vice-président du Directoire. Toutefois, actionnaires minoritaires, les Maître n’avaient pas accès aux postes de direction. Jean (de Boisfleury) me dit que le désappointement qui en résultait trouverait compensation dans l’idée de s’introduire un jour en Bourse. Deux fonderies de taille moyenne, situées en province, dans une profession sinistrée : l’idée paraissait pour le mois saugrenue. Je ne vis bien sûr aucun inconvénient à lui donner mon accord. »

En 1967, les Aciéries et Fonderies de l’Est, premier jalon du futur groupe AFE, découlent d’une suite d’évènements insolites : jamais, en France deux fonderies n’ont fusionné jusqu’alors. La nature exécrable des relations antérieurs, connues de tous est un élément supplémentaire de sidération pour la profession, ainsi que pour d’autres observateurs. (A suivre…)

Intérieur de la fonderie de Sainte-Suzanne

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2 commentaires to “Comment un secteur a t-il été amené à prendre sa destinée en main ou une brève épopée de l’acier moulé”

  1. je me suis fait l’écho de vos publications sur mon blog consulté 5 à 800 fois par jour surtout par des fondeurs authentiques.

    #17
  2. Michel Chapelle

    Monsieur,
    Quel est le nom du gendre de Jacques Genot, ancien prisonnier du Vietcong? merci. Recevez mes salutations distinguees,

    #67

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