Une brève histoire de Decazeville

Par Olivier Boudot

Decazeville : la ville du duc Decazes, ex-ministre de Louis XVIII. Elle poussa au dix-neuvième siècle en pays aveyronnais. Dans cette région, l’exploitation du charbon avait commencé de longue date : au quinzième siècle on y exploitait des « charbonnières » à flancs de coteaux. Le 19ème lance la grande industrie : une loi d’avril 1810 réglemente l’exploitation et les droits de succession. Le duc Decazes a découvert la sidérurgie en Angleterre. S’appuyant sur les compétences de l’ingénieur ruthénien Cabrol, « qui partage avec lui sa passion pour la l’aventure industrielle britannique », le duc met à profit le voisinage d’un gisement de fer et des mines de charbon pour lancer en 1826 la société des houillères et des fonderies de l’Aveyron. En 1828, la nuit de Noël, la première coulée de fonte sort du haut fourneau.
En 1850, la production dépasse celle du Creusot, grâce aux commandes de rails exécutées pour les chemins de fer. La commune de Decazeville, créée en 1834, compte déjà plus de 2000 ouvriers. Seulement Decazeville souffre d’handicaps multiples. L’éloignement en est un. Au quinzième siècle, se souvient-on, la houille était transportée « à dos d’âne ou de mulet en Auvergne ou vers Rodez. A Bouquiès, les gabares prennent le Lot vers Cahors, Agen et Bordeaux. Là-bas, le contenu et le contenant sont vendus et les mariniers revenaient à pied. * » C’est dire ! Quatre siècles plus tard, exporter la production sidérurgique reste une gageure. Le Lot n’est navigable qu’une partie de l’année. Hormis la Grande guerre, au cours de laquelle Decazeville produira des obus, et une autre parenthèse au cours de la deuxième guerre mondiale, Decazeville, dont le minerai est de faible qualité, peine à être compétitif sur le marché de l’acier. Les multiples changements de main, la modernisation impulsée sous Henri Fayol, - l’un des fondateurs des sciences de gestion-, au tournant du vingtième siècle, ne changeront rien.

Mine La Découverte

En 1892 a débuté l’exploitation de la Découverte, qui deviendra la plus grande mine de France à ciel ouvert. La Découverte sera l’unique rescapée du plan charbonnier, dit plan Jeanneney de 1960 : malgré une résistance désespérée de la population, tous les puits de mine souterrains sont fermés en 1966. L’empire se fissure : scissions d’activités, dépôt de bilan (1977), poursuite en dépit de toutes les difficultés de la production. Decazeville, est l’un des grands symboles de l’histoire industrielle, économique et sociale. Son aventure interroge toutes les politiques mises en place : les tentatives de sauvetage, les milliards dépensés, les pôles de conversion industriels, instaurés en 1984. Elle est traversée par les luttes sociales et syndicales. Celle de 1866, au cours de laquelle le sous-directeur Jules Vatrin, surnommé « le Prussien » fut défenestré, marqua un tournant dans l’histoire du mouvement ouvrier, amorçant sa renaissance.

Près d’un siècle plus tard, contre le gouvernement de Michel Debré et les projets de fermeture, des syndicalistes entamaient une longue grève de la faim. En vain. La complexité des situations conduit souvent les acteurs des systèmes à se réfugier dans des schémas sans issue. Marc Génot se souvient qu’ un ouvrier mouleur main à qui il faisait remarquer qu’il exécutait mal sa tâche lui répondit : « Pourquoi voulez-vous que je m’intéresse à mon travail puisque seule la grève et l’ action politique nous apporte quelque chose ? ” Nous évoquerons sur ce blog d’autres grandes sagas. Celle des chantiers navals du Havre, que nous avons débutée, celle de la VOA (verrerie ouvrière d’Albi), où la perte de repères par les acteurs locaux suscita une réaction salutaire, alors initiée par le mouvement syndical à l’échelon national. En 2009, la VOA est un des fleurons de Saint-Gobain. Decazeville n’a pas eu cette chance. Les obstacles structurels étaient sans doute trop nombreux. La fin de Decazeville pose le problème de la reconversion, des cicatrices. Transmettre, restituer le sens de grandes épopées industrielles ; rendre hommage à la mémoire et s’intéresser à ce qui reste vivant et se construit : tel est l’un des axes du projet de Mémoires d’Hommes, Histoires d’Entreprises.

* Site de l’Association de sauvegarde du patrimoine industriel de Decazeville (Aspibd)

Sources :

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Un commentaire to “Une brève histoire de Decazeville”

  1. deconti

    J’ aimerais comprendre comment des logements ont été laissés avec tout leur contenant, cela date d’une quinzaine d’année, vidés par des étrangers certes, mais encore pleins de la vie de leurs occupants, photos, peluches, bibelots. Je me suis arrêtée en revenant de la rue cayrade, en bas du pont qui mène à saint michel, et depuis, je suis très génée pour ces personnes qui ont tout perdu.

    #95

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